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Réponses de Marc Israël-Le Pelletier aux lycéens


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Cher monsieur Le Pelletier

Lors de ma lecture du Globe j’ai été frappée par la solitude de l’enfant tout au long du récit, et le fait que ce soit lui qui joue tous les personnages n’a fait qu’augmenter cette impression de solitude. La solitude de l’enfant, l’absence du père, l’incompréhension de la mère permet de comprendre la détresse de l’enfant au départ du professeur . Car si cet enfant est incompris par sa propre mère il se sent sûrement aussi incompris par les autres. Selon lui, seul le professeur le comprenait vraiment, c’est ainsi que j’ai perçu cela.
Je crois que tout le monde peut comprendre cet enfant car chacun se sent seul à un moment de sa vie. C’est pour cela que votre livre m’a beaucoup plu.

JE VOUS FAIS PAR DE MES COMPLIMENTS POUR LE LIVRE ET DES SALUTATIONS DE MA CLASSE ET DE MON PROFESSEUR DE FRANCAIS

DANITZA

Chère Danitza,

Tout d’abord, mille excuses de répondre aussi tardivement à votre mail. Je viens de rentrer d’Europe après un long séjour de six mois et j’avoue que j’étais un peu débordé par la nécessaire remise en route de mes activités au Canada.
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre mail pour la raison évidente que vous êtes la première personne à mettre autant l’accent sur la solitude de ce petit garçon, ses difficiles relations avec ses camarades et sa relation complexe avec sa mère.
Etes-vous un enfant unique vous-même ? Si oui, vous n’étiez pas en territoire inconnu en lisant cette pièce ; si non, vous avez une bonne perception des sentiments d’un enfant unique.
Quant aux relations entretenues par ce petit garçon avec sa mère, oui, elles sont vraiment complexes. C’est sa mère, donc il est facile à comprendre qu’il ait à son égard une affection naturelle, mais en même temps, intuitivement, il ne comprend pas pour quelles raisons elle ne lui a pas donné un père comme les autres enfants de son école. Les allusions multiples à la rondeur au travers du globe, qui sont proposées tout au long de ce texte, sont autant d’allusions à la maternité. Tourner ce globe à la recherche d’un point minuscule est autant d’allusions au désir de trouver une réponse à la raison de son existence sur cette planète. Je suppose que c’est une question que tout enfant doit se poser un jour ou l’autre « Pourquoi mes parents m’ont-ils fait ? ». La réponse est parfois cruelle, elle peut être : « Par hasard, pour sauver un couple, par pur égoïsme, pour s’assurer une descendance etc. » Alors qu’elle devrait toujours être : parce qu’un enfant est la plus belle matérialisation de l’amour entre deux êtres.
Quant au professeur ? En relisant cette pièce que j’ai écrite il y a maintenant plus de 10 ans, je me suis demandé si dans le fond le professeur et le petit garçon n’était pas la même personne. Dans le fond le petit garçon s’intéresse passionnément à la géographie et cette rencontre n’est pas fortuite. Ou peut-être le professeur était-il lui-même un enfant unique ce qui expliquerait cette attraction réciproque. Oui bien sûr, le professeur le comprend vraiment, mais n’oubliez pas qu’à la fin de la pièce, il reproduit ce que son père supposé (l’autre, celui qui lui envoyait des cartes postales) a fait, c’est à dire : cesser de lui en envoyer à son tour. En fait, il ne lui en a envoyée qu’une seule pour Noël. Et quant à parler d’égoïsme concernant la conception d’un enfant, je suppose que vous aurez compris que le départ du professeur de géographie est lié au fait qu’il a eu une aventure avec la professeur de français, qu’elle est tombée enceinte, que lui voulait qu’elle garde l’enfant et qu’elle ne voulait pas, d’où une rupture, d’où un départ au loin. Tout est suggéré dans la pièce sans être clairement mentionné et, dans le fond, on peut fort bien comparer la situation de la mère du petit garçon et celle de la professeur de français et imaginer qu’elles sont inversées. La mère du petit garçon est tombée enceinte et elle a voulu garder l’enfant, tandis que le père qui n’en voulait pas a fui. Le professeur de géographie aurait voulu devenir père, mais la professeur de français en se faisant avorter ne lui a pas permis et il a fui. Relisez la pièce en y précisant ce que j’ai volontairement laissé dans le flou, vous y trouverez tout cela écrit en filigrane.
Pour conclure, quelle est la part autobiographique de ce texte ? Il n’est nul besoin d’écrire comme Christine Angot pour laisser des traces autobiographiques de-ci de-là. Ces traces autobiographiques peuvent être distribuées tout au long du texte de manière volontaire ou inconsciente.
Le fait que j’ai été un enfant unique a certainement influencé mon écriture du Globe. Par contre, j’ai eu un père et une mère, du type « parents normaux » et globalement prévisibles dans leur rapport avec leur enfant. Une autre référence autobiographique est cette différence d’avec mes semblables lorsque j’étais un petit garçon, différence qui s’est affirmée en grandissant : je ne me suis jamais intéressé au foot, pas plus qu’au sport et divertissements qui caractérisent la virilité masculine.
Et pour conclure, sans doute la part la moins décelable sur le plan autobiographique, puisque volontairement sous-entendue : le désir d’enfant du professeur de géographie. J’ai vécu personnellement ce sentiment.
Il est d’usage de penser que seules les femmes ont un désir d’enfant, dû pour l’essentiel à leur fonction biologique (ce qui est une manière assez méprisante de considérer l’acte de reproduction chez la femme). Or, j’ai assez d’exemples, autour de moi, de femmes qui n’ont jamais fait d’enfant, parce qu’elles n’ont jamais trouvé le bon partenaire pour devenir mère.
Devenir parents est une alchimie assez complexe, une part instinctive de reproduction, de nécessité de faire comme les autres, mais également une bonne dose de sentiment affectif à l’égard du partenaire ; ce qui nous différencie des animaux et encore pas de tous, car il existe des espèces qui demeurent fidèles à un partenaire toute leur existence, ce qui n’est pas forcément le cas de tous les êtres humains… Je me souviens d’un film vu, il y a quelques années, qui m’avait interpellé (sic) : un homme et une femme se rencontrent pour la première fois dans une soirée et il se passe entre eux ce qu’on appelle en anglais « Love at first sight » (« L’amour au premier coup d’œil »), tant est si bien qu’avant de se séparer la femme dit à l’homme : « j’aimerais avoir des enfants avec vous. »
La manière dont cette demande était présentée donnait l’impression qu’il s’agissait d’une faveur que la femme demande à l’homme, comme si elle avait à faire à un étalon, croulant sous les demandes de procréation. Et je me demande également encore pour quelle raison l’homme n’a pas fait cette demande à la femme. En résumé, une manière très phallocratique de concevoir le rôle de la femme et le désir d’enfants chez l’homme : à la limite désirer un enfant, c’est une chose féminine et surtout pas masculine. L’homme fait un enfant à une femme, mais ne désire pas un enfant d’une femme. Il y a dans cette perception du sentiment masculin, une censure imposée à ses émotions, ce qui explique sans doute ses difficultés ensuite à concevoir les premiers rapports avec le bébé.
Pour en revenir au Globe, le désir d’enfant du professeur fut le mien, il y a une vingtaine d’années, lorsque j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme et la mère de ma fille. Ce fut un désir profond et intense et c’était avec cette jeune femme que je voulais devenir père et pas avec une autre. À la différence du professeur de géographie, ce fut un désir partagé. Un refus aurait pu me conduire à réagir comme le professeur de géographie : à partir le plus loin possible, dans le meilleur des cas. Parce que l’homme est mal préparé à se voir refuser ce que la nature lui enjoint d’accomplir pour des raisons biologiques, sa réaction peut être violente. Le départ du professeur de géographie en est un exemple et combien d’hommes exposés à un refus de paternité se sont mis dans des situations d’extrême danger, comme si ce refus mettait en cause leur existence propre.
Chère Danitza, j’espère que ma réponse à votre mail, vous aura ouvert une petite lucarne sur le mystère de l’écriture, pour ma part, je n’ai jamais vraiment compris comment ce texte avait surgi de moi. Je l’ai écrit très vite (4 jours) ; à la correction, je n’ai presque rien changé ; c’est l’un de mes premiers textes, j’en écris plus d’une trentaine ensuite sans jamais être possédé par la même frénésie d’écriture. J’en conclus que je devais avoir ce texte en moi bien avant de devenir écrivain.

Amicalement vôtre, ainsi qu’à vos camarades de classe et à votre professeur de français.

Marc I-L

Bonjour,

Je m’appelle Marie et je suis au lycée en seconde Leconte de Lisle à la Réunion.
J’ai beaucoup aimé votre livre, c’est pourquoi j’ai choisi de défendre Le Globe au concours Sony Labou Tansi.
J’aimerais vous poser quelques questions concernant votre livre :

  • Pourquoi avez-vous laissé la fin ouverte ?
  • Pourquoi avez-vous choisi d’écrire un monologue (ou presque) ?
  • L’histoire est elle tirée de votre propre enfance ?

J’espère vivement que vous me répondrez. Merci d’avance

Chère Marie,

Voici les réponses concernant Le Globe :

J’ai laissé la fin ouverte pour la raison assez simple, dans mon esprit, que l’histoire de ce petit garçon n’est pas finie. Je veux dire par là, qu’il part dans la vie avec un handicap certain, celui de ne jamais avoir connu son père. La suite de son existence pourra basculer d’un côté ou de l’autre ; sans modèle de socialisation, cet enfant peut se perdre, d’où cette fascination pour la géographie, mais il peut aussi rencontrer un jour une personne qui lui indiquera le chemin : un père putatif, un maître, un mentor. Mon texte s’arrête alors qu’il a entre 10 ou 12 ans et je ne voulais pas fermer ce texte, car le risque était de préjuger de son avenir, de porter un jugement moral d’auteur sur tous les enfants qui n’ont pas eu de père. Pour répondre directement à votre dernière question, j’ai eu un père, sans doute pas assez présent à la maison, mais il existait même s’il est mort trop jeune à mon grand regret (j’étais déjà un adulte). Par contre, et ceci explique peut-être cela, ma mère était une enfant de divorcés, chose assez rare de son temps, puisqu’elle est née en 1922... elle a peu connu son père et moi-même je n’ai jamais connu ce grand-père maternel qui est mort alors que j’avais deux mois.

Pour répondre à votre deuxième question, cette pièce n’est pas un monologue, mais elle peut très bien être jouée ainsi. Mon choix est simple et complexe, ce qui m’importait avant tout c’était de souligner l’absence physique du professeur pour créer un lien de continuité avec ce père absent. Donc le choix de mise en scène, fut de laisser le professeur dire son texte de la coulisse. Ce qui est difficile à expliquer dans des termes simples, c’est ma volonté de faire ressentir, plutôt que comprendre, les sentiments de l’enfant, dont une grande difficulté dans ses relations physiques avec les autres. Il est extrêmement timide, ne joue pas au foot, etc. Son corps a du mal à se mesurer à celui des autres, parce qu’il n’a pas vécu cet échange physique qu’il aurait dû avoir petit enfant avec son père ; d’où ma volonté de créer un personnage qui existe, mais qui n’est pas présent sur scène, une sorte d’abstraction.
Vous trouverez aussi dans ce texte un certain nombre de répétitions ; dans le texte lui-même, avec l’utilisation régulière des mêmes mots (il a dit...), mais aussi des mêmes situations (il rejoint son arbre, c’est toujours le même écolier qui lui cherche des noises), et finalement la répétition des cartes postales envoyées par « l’autre » qui n’était pas forcément son père (peut-être un ancien compagnon de sa mère) et par le prof de géo (une seule fois). Là aussi, il y a une volonté de mettre en évidence, par différents moyens, le fait qu’un enfant sans père risque de vivre un certain nombre d’attachements à répétition. Dans le meilleur des cas, une nouvelle fois, si sa mère se remet avec un homme, dans le pire des cas, plusieurs fois, si sa mère change de partenaire souvent. Pour avoir croisé des jeunes femmes divorcées qui avaient un ou déjà deux enfants, à ma grande surprise, je me suis rendu compte que dans la mémoire de ces enfants, j’avais laissé une trace indélébile, même si la relation avec leur mère n’avait pas duré très longtemps : cette jeune femme de 18 ans me rappelant que je lui avait offert un livre illustré pour ses cinq ans, alors que je ne m’en souvenais pas, etc... C’est peut-être cela que j’essaye de faire passer dans ma pièce, que le besoin d’affection paternelle est tel chez un enfant, qu’elle ne doit pas être traitée à la légère. Et ce professeur de géographie, de mon point de vue, oublie trop vite cet élève sur lequel, un trimestre, il avait projeté son désir de paternité. C’est peut-être aussi pour cette raison qu’à la fin de la pièce, l’enfant menace le globe, mais tout ceci est laissé à l’interprétation de chacun.

J’espère que mes réponses vous auront été utiles.

Amicalement,

Marc I-L

Chère Laurie,

Non, Le Globe ne correspond pas à une expérience vécue ; l’aventure du petit Lionel est sortie de mon imagination. Néanmoins, comme tout auteur, j’ai glissé quelques éléments autobiographiques, que je peux vous citer sans craindre de dévoiler de grands secrets sur ma personnalité.
Je suis moi-même un enfant unique.
J’étais un petit garçon atypique qui n’aimait pas les jeux comme les sports collectifs.
Je ne m’intéressais pas particulièrement à la géographie quand j’étais enfant, mais ça ne m’a pas empêché de collectionner les minéraux et les alphabets (russe, grec, etc.)
Sinon, j’ai eu un père et une mère qui, chose qui est de plus en plus rare aujourd’hui, sont restés ensemble jusqu’à leurs derniers jours.

Bien à vous,

Marc I-L

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